
Albert Streich (1897-1960), aus "Brienzer Sagen", 1938
Les témoins du passé se rappellent encore comment les jeunes gens se réunissaient, la nuit tombée, à l’écart des fermes et des maisons pour jouer de la musique et danser. Mais parce que le diable était lui aussi, bien souvent, de la partie, cette tradition ne fut plus tolérée, et les plus hautes instances décidèrent de la proscrire.
Il y a fort longtemps, l’un de ces bals eut lieu non loin du Giessbach, sur une haute falaise dont la saillie surplombait le lac de Brienz. La nuit d’un samedi où le ciel était tapissé de poussière d’étoiles, jeunes filles et jeunes garçons dansaient avec entrain sur le sol lisse et herbu. La lune pleine trônait au-dessus des sapins alentour, et inondait sans un bruit la joyeuse troupe de sa lumière blafarde, par-dessus les obscurs gardiens qui bordaient la clairière. Sur un tronc d’arbre renversé, à l’arrière d’un noisetier, les musiciens jouaient des airs tendres emprunts de mélancolie. On dansait en ronde. Rapidement, les danseurs se prirent par la main pour former une chaîne, et ils se mirent à sautiller deux par deux au centre du cercle, à changer de cadence ou à regarder autour d’eux avec nonchalance. Lorsque les violonistes mettaient davantage d’ardeur à frotter leurs cordes, une jeune fille vive et agile sautait sur une pierre plate au milieu de la ronde, tournoyait dessus à quelques reprises sous les encouragements enjoués de ses camarades et revenait ensuite vers son partenaire.
Minuit allait sonner. Alors on vit un inconnu, frêle et coiffé d’un amusant petit chapeau vert orné d’une plume, rejoindre les musiciens et se mettre à jouer de la pochette – un air si envoûtant et délicieux aux oreilles des danseurs et des danseuses que soudain, les corps et les membres se murent et s’assouplirent tel de l’osier!
À mesure que la pochette accélérait la cadence, l’assemblée se prit d’une agitation effrénée. Les jupes volaient de-ci de-là, tourbillonnaient sans fin, et tournoyaient tant et si bien que l’on eût pu se croire dans une maison de plaisir! Dans cet élan infernal, les visages devinrent rouges et chauds! Sans relâche aucune, le mystérieux joueur de violon menait un jeu de plus en plus saccadé et toujours plus rapide, et les candides agités, comme piqués par Dieu sait quelle mouche ...
Sans crier gare, la musique s’arrêta brusquement sur une fausse note stridente et au même instant, un cri d’horreur déchira la nuit et troubla chacun et chacune au plus profond de son âme. C’est alors que l’on entendit, venant du lac juste en dessous de la falaise, le bruit reconnaissable entre mille d’un poids tombant dans l’eau. Les jeunes gens accoururent et se précipitèrent au bord de la falaise, mais il n’y avait rien à voir que des remous au clair de lune à la surface de l’eau. Emportés par la danse, un jeune homme et une jeune fille qui formaient le plus beau couple de la région s’étaient jetés à corps perdus du haut de la falaise et avaient misérablement péri, noyés dans le lac. C’est ainsi que les plaisirs inavouables connurent une fin tragique.
Quant au violoniste que personne n’avait jamais vu, il disparut aussi subitement qu’il était apparu, ne laissant rien de plus derrière lui qu’un épais mystère.
Albert Streich (1897-1960), extrait des «Légendes de Brienz», 1938
